Des générations dans vos bureaux,
“Il a 70 ans, un costume trois pièces, et il est stagiaire.”
Ben Whittaker n’a pas l’habitude de se laisser mettre de côté.
Dans Le Nouveau Stagiaire (sorti en 2015), Robert De Niro incarne ce retraité qui décide de postuler comme stagiaire dans la start-up de mode de Jules Ostin, jouée par Anne Hathaway, jeune femme ambitieuse mais débordée.
Au début, personne ne sait vraiment quoi faire de lui. Il arrive le premier, range son bureau, observe.
Et puis, tout doucement, tout le monde finit par aller le voir.
Pas le septuagénaire, pour lui, Ben Whittaker.
Ce film fait sourire.
Il pose pourtant, sans le dire explicitement, une question que bien peu d’entreprises se posent vraiment :
Dans vos équipes, combien de Ben Whittaker passent inaperçus chaque jour ?
Et combien de Jules Ostin n’ont jamais vraiment pris le temps de s’asseoir avec eux ?
Une 1ère dans l’histoire du travail
Il se passe quelque chose d’inédit en ce moment dans les entreprises et on en parle étonnamment assez peu. Pour la première fois dans l’histoire du travail, quatre générations cohabitent dans les mêmes organisations : les Baby-boomers, la Génération X, la Génération Y et la Génération Z.
Dans cette situation, c’est une transformation profonde, démographique et culturelle, qui n’a jamais existé à cette échelle.
Et pourtant, la plupart des entreprises n’ont aucune stratégie pour en faire réellement une force. On laisse faire. On espère que ça se passe bien. Et souvent, ça se passe… en silence.
Boomers, X, Y, Z : Qui sont-ils vraiment ?
Avant d’aller plus loin, une précaution s’impose : les étiquettes générationnelles sont des tendances, pas des cases obligatoires. Chaque individu les dépasse, les contredit, les enrichit.
Ce qui suit est une invitation à regarder ce que chaque génération apporte de précieux et qu’on ne cherche pas toujours à voir.
→ La Génération X (1965 – 1979) a grandi dans les crises successives. Son rapport au travail est résilient, orienté équilibre de vie. Discrets mais solides, les X recherchent l’appréciation via l’augmentation salariale tout en respectant le cadre hiérarchique et leur implication.
→ La Génération Z (1996 – 2010) est la première à avoir grandi dans un monde déjà numérisé. Connectée, soucieuse de l’impact social et environnemental, elle n’a pas la même loyauté envers un employeur que ses aîné·e·s. Mais compense par une capacité à remettre en question des habitudes que tout le monde avait cessé de questionner. Le travail s’adapte à leur vie.
→ Les Baby-boomers (1946 – 1964) ont construit leur rapport au travail dans une époque de croissance et de stabilité. Ils valorisent l’engagement, la transmission, la mémoire d’entreprise. Pour eux, le travail est un pilier de reconnaissance sociale.
→ La Génération Y ou Millenials (1980 – 1996) a redéfini le sens au travail. Ils ont ouvert la voie à des questions que leurs aînés n’osaient pas poser : pourquoi je fais ça ? Avec quel impact ? Le travail doit être une source d’épanouissement personnel, la notion de mobilité professionnelle est donc une évidence. Ils veulent avoir le choix.
Quatre générations. Quatre façons de travailler, de communiquer, de donner du sens.
On se côtoie. Mais est-ce qu’on se parle ?
Cohabiter, ce n’est pas la même chose que collaborer. Et collaborer, ce n’est pas la même chose que se comprendre.
Un chiffre illustre bien cette fracture :
7 dirigeants sur 10
peinent à comprendre les aspirations de la Gen Z, la jugeant moins investie, moins sérieuse, moins engagée, quand dans le même temps, 84 % des jeunes de cette génération déclarent pourtant avoir le goût du travail.
Ce paradoxe n’est pas un problème de génération. C’est un problème de dialogue.
Dès 2010, les chercheurs Lagacé, Boissonneault et Armstrong de l’Université d’Ottawa soulignaient dans une étude que le transfert de connaissances et la compréhension mutuelle entre générations ne se font bien que lorsqu’il existe des interactions sociales délibérées et de qualité.
Autrement dit : ça ne peut pas se passer tout seul. Si personne ne crée les conditions du dialogue, les générations se côtoient, se jugent, et passent à côté de leurs points communs.

La discrimination par l’âge, dans les deux sens, reste aujourd’hui l’une des formes les plus répandues de discrimination au travail.
On ne l’appelle pas toujours comme ça. Parfois, ça ressemble juste à :
→ un recruteur qui hésite
→ une réunion où certaines voix comptent plus que d’autres
→ un projet confié « aux jeunes » ou « aux expérimentés » sans vraiment se demander pourquoi
Le saviez-vous ?
Pour la première fois, 4 générations cohabitent simultanément dans les entreprises.
75 % des employeurs estiment que la diversité d’âges contribue directement à la réussite de leur organisation.
84 % des Gen Z déclarent avoir le goût du travail. Contre 7 dirigeants sur 10 qui en doutent.
80 % des managers affirment en 2025 vouloir constituer des équipes multi-générationnelles… mais peinent à franchir le pas.
46 % des salariés, toutes générations confondues, considèrent les binômes intergénérationnels comme le levier le plus efficace pour mieux travailler ensemble.
Alors, on fait quoi ?
La bonne nouvelle, c’est que les solutions existent. Et elles sont souvent plus simples qu’on ne le croit.
Le mentorat inversé – Le junior apprend le digital, les nouveaux outils au senior, et le senior transmet en retour son expérience terrain, sa connaissance des clients, sa capacité à naviguer dans les situations complexes.
C’est exactement ce que fait Ben Whittaker avec Jules dans le film !
Une relation à double sens, où chacun apprend quelque chose qu’il n’aurait pas trouvé seul. Et ça marche.
Les équipes projets intentionnellement mixtes – Pas par hasard, pas par défaut, mais un choix délibéré.
Mélanger les générations sur des projets d’innovation, c’est s’assurer d’avoir à la fois la mémoire de ce qui a déjà été tenté et la fraîcheur de ce qui n’a pas encore été imaginé.

Les équipes intergénérationnelles sont statistiquement plus résilientes et plus adaptables face aux environnements complexes, précisément parce qu’elles peuvent puiser dans un éventail plus large de compétences et de perspectives
Les moments de rencontre – C’est peut-être le plus sous-estimé de tous. Un événement bien pensé peut créer en quelques heures ce que des mois de cohabitation silencieuse ne créent pas : une vraie connexion entre des personnes qui partagent le même couloir sans jamais vraiment se parler.
Pas un séminaire obligatoire avec des exercices de team building un peu « gênants », mais plutôt un espace où les hiérarchies et les âges s’effacent, où l’on se découvre autrement, où un échange peut vraiment commencer.
Et si on redonnait la parole à Ben ?
Robert De Niro avait 71 ans lorsqu’il a tourné Le Nouveau Stagiaire. Son personnage n’est pas un héros extraordinaire. Il ne sauve personne, ne révolutionne rien. Il écoute, il observe, il s’adapte et il apporte, discrètement, quelque chose que personne d’autre n’aurait pu apporter.
Le film nous rappelle que le meilleur de chaque génération ne se révèle que si on lui donne l’espace pour le faire.
Ce n’est pas une question d’âge.
C’est une question de regard et d’intention.
Peut-être que le prochain Ben Whittaker de votre entreprise n’attend que ça : qu’on lui pose la question.
